Les Poèmes du Moulin
 
 
 Extraits de la Revue n° 42 - 2e semestre 2011
- 2 -

 
 
 


Vengeance des siècles
Gamal ATALLAH

 
tu me guettes, mort?
quelle sotte
une sotte égarée
 
n’as-tu donc pas compris
qu’il est des êtres
que tu ne peux enfermer
 
par mes mots je t’ai rendue muette
morte à l’épée
 
avant toi
la vie m’a volé la vie
je n’ai rien à donner
 
va
tu t’es trompée de berme
c’est moi qui t’enterrerai
 
mais avant
je te violerai
si ta beauté en est digne
avec tous mes respects
 
devant Dieu nous nous tiendrons
et je dirai
oui
c’est elle qui m’a enlevé ma bien-aimée
 
et tu périras
vengeance des siècles
et de cet enfant qui n’est pas né

 
 
 


 

La libellule
Jacques FABRE

 

Agitant dans les airs le ténu filigrane
De l’aile qui la porte en un vol éthéré,
La libellule arrache un soupir atterré
Au nénuphar jaloux de sa grâce diaphane.
 
Loin du train fracassant du vrombissant lucane
Dont le calme du soir est souvent altéré,
Son soyeux glissement au souffle oblitéré
Berce les jours brûlants de la terre occitane.
 
Le triste scarabée, en ses habits de deuil,
Négligeant son terrier s’arrête sur le seuil :
Il ne veut rien manquer de sa ronde en ellipse !
 
La demoiselle suit la chanson du bouvreuil ;
Son large regard luit… Il faudrait une éclipse
Pour voiler les points d’or qui brillent dans son œil!
 

 

                  

_____
 

Soljenitsyne à Nantes
Fred JOHNSTON


 

Je conduisais et les voyelles séduisantes
sur ma radio
ont discuté de son décès,
et j'ai pensé à un jeune fou
qui croit qu'il était révolutionnaire -
un poète, naturellement, et un lâche,
et il avait plusieurs disciples ....
mais tout à coup
la lumière du soleil a chanté comme un chœur
en flammes au-dessus de la circulation,
et le vrai poète est monté sur le trône de l'histoire. 


(Nantes, le 5 août 2008)
 



Angélus
Jean-Marie BOUTINOT


                              Saint-Denis-d’Oléron        

 
 
 
Des pages de midi
sont tombées douze notes
sonnées à l'ancienne
Il est temps de taire
le tintouin du matin
d'oublier la vieille Bichette
au tombereau attelée
de regretter le facteur
de silence toujours suivi
de cacher aux mouches
le poisson frais endormi
dans la fougère et l'osier
de poser face au ciel
la juste tentation du pain
La force du soleil abaissée
l'horloge donnera les clefs
pour mener à la corde
la vache unique sur
la luzerne des chemins
pour conduire l'enfant
dans la nef des haies
sans jamais se faire
l'aumône d'une pomme
sans oublier de nommer
le bon bois de la flambée
des heures dansantes où le soir
vient lire sur ses genoux
la vie rêvée des marins d'aventure.
 
 
Regardez ailleurs…
Fanny SHEPER

 
Comme elles sont belle mes rues
Quand elles sont traversées
Par des âmes nues
Quand elles sont éclairées de l’intérieur
Vibrantes et vivantes !
Quand elles sont libres et si gaies !
 
Voilà, c’est l’heure où 
La brume s’est répandue
Et pèse sur nos cœurs
L’âcre odeur 
De cette mère délirante
Aux bras lourds comme des enclumes
 
Changement de ton
Blanche LAVIALE



 
Après des mois passés à roder une écriture guidée par mes vieux os, voici venir, du tac au troc, l'autre versant. Me revoici parmi nous, bien dans mon âge, ou presque. Les ramifications envahissantes de ma conscience de vieille ont cédé la place à la jeunette, et si parfois leur ton d'avant transparaît encore, vous comprendrez que je ne suis pas femme à m'en inquiéter, au contraire.

Cependant, n'oubliez pas que si ma surface est encore tendue, c'est sur une curieuse vieille dame, de vingt-et-un ans. Une fausse jeune, tendrement ridée par la conscience de son amas d'héritages. Et juchée sur son faîte elle profite, ravie, du champ de vision.
 
 (Extrait de D’Avant)
La voix du Poète
Henri Bernard Abran
 
 
Quand au soir le ponant s'imbibe de lueurs,
Le Poète s'y plonge, et l'encre de sa plume
Laisse exsuder les mots dans la nuit qui s'allume :
- Le couchant embrasé n'est plus que de douleurs.
 
Il remonte son eau du puits de la révolte
Pour l'amour déchiré, pour une pauvre main
Que tend l'enfant sans nom tenaillé par la faim
Devant nos champs repus où se perd la récolte.
 
Armés d'incertitude et de cris étouffés
Qui font bouillir son sang dans la grande marmite,
Jusqu'à l'embrasement de cette dynamite,
Ses vers portent la voix des peuples assoiffés.
 
Si ce n'est pour cela, pourquoi forger la rime ?
Le Poète se doit par son chant singulier,
D'être l'écho de ceux qui se font humilier :
- Ou l'Histoire pourrait le mettre au ban ... pour crime.
 
 
Henri Bernard Abran
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